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Expédition canot : 7 jours au fil de la rivière Coulonge

Texte: Charly Dupasquier (Charly . D)

Photos: Charly Dupasquier (Charly . D), Tony Charest (Zone Aventure) et Patrice Picard.

Vidéo: Charly Dupasquier (Charly . D)


Les bassins versants des rivières Dumoine, Noire et Coulonge sont parmi les derniers territoires à l’état sauvage dans le sud du Canada. La Coulonge prend sa source au lac du Barrage à 155 km au nord de Fort Coulonge et se jette dans la rivière des Outaouais. Navigable dans son ensemble, jusqu'au km 15, les chutes Coulonge et les gorges qui les suivent étant infranchissables.


La SNAP-VO en 2021, a annoncé un projet qui vise la création d’une aire protégée de 115 000 hectares dans les bassins versants des rivières Noire et Coulonge, financé, en partie, par le gouvernement fédéral grâce à l’initiative En route vers l’objectif 1 du Canada.


C'est ce petit bijou sauvage que nous avons exploré en canot, cet automne 2023.


© Charly Dupasquier

 

“ Tout comme les rivières changent leur cours, l'idéal des hommes est aussi sujet à transformations.” (Paulo Coelho).

La rivière Coulonge en quelques points :

  • Distance : 250 km navigables.

  • Bassin versant : 5232 km km2 soit 3,6% du bassin de la rivière des Outaouais.

  • Difficulté en canot : moyen, alternance eau calme, eau vive, du R1 à R4 avec chutes et seuils.

  • Notre trajet : Du lac Bryson à Fort Coulonge de 122 km de pagaie, et au total 4,4 km de portage.



Jour 1 demi-journée : 3h de jeep et 12,74 km de rivière (2h30).


La veille fut rythmée par 7h30 de route afin d'arriver au camp de base d'Aventure Rivière Sauvage, aux bords de la rivière Noire, en Outaouais. Après un campement de fortune sur le bord du chemin, un petit feu et une nuit de repos, nous sommes prêt.e.s ce matin pour les trois heures de trajet en jeep qui nous séparent de notre point de départ sur la rivière Coulonge. Autant dire que le service de navette avec la compagnie locale est de mise vu l'état chaotique du sentier à emprunter pour monter jusqu'au kilomètre 140, en amont du lac Bryson. Le service comprend aussi le transport du canot, du kayak et de tout notre équipement nécessaire à une descente de 7 jours en totale autonomie.



Nos sympathiques hôtes nous laissent donc avec tout notre équipement en plein milieu du chemin vers midi. Nous cassons une croûte et nous nous préparons pour entamer ce merveilleux périple qui nous portera jusqu'à Fort Coulonge, 122 km plus bas, à travers eaux calmes, eaux vives, rapides de R1 à R4, de multiples seuils et chutes avec portage et cordelle. Nous installons le matériel dans nos canot et kayak, en jouant à Tetris pour que le tout soit bien équilibré, attaché et sécurisé pour le passage en eaux vives et en rapides. Le canot est bien entendu plus chargé que le kayak. Nous transportons le tout sur la rive et nous nous mettons à l'eau. C'est un départ imminent pour une aventure inoubliable !


La sérénité des lieux nous saisit directement. Cette rivière sauvage est incroyablement belle. Pas une seule âme humaine à part les trois nôtres. Pas de réseau cellulaire ni internet (d'où l'importance d'avoir avec nous un téléphone satellite), le stress du quotidien s'évaporant comme neige fond au soleil, à chaque coup de pagaie. Le débit présent de la rivière nous porte à une vitesse déconcertante, aussi bien que nous parcourons sans effort, 13 km en deux heures. Le premier tronçon est en eau calme, ce qui nous plonge instantanément dans la contemplation authentique.



Le soir arrivant, nous sommes déçus par l'emplacement prévu pour notre bivouac. Nous poussons donc quelques kilomètres plus loin où une superbe plage de sable fin nous attend. Pour être honnête, je ne m'attendais pas à autant de plages de sable. Ce lieu thébaïde nous invite à se déposer. La plage est jonchée de traces d'orignaux... et de bébés tortues cherchant désespérément la fraîcheur de l'ombre ! Les petites traces de ces êtres fascinants et délicats parcouraient la plage sur toute sa longueur.



Après le souper, nous entassons le baril de nourriture et de produits d'hygiène dans le canot, pour aller l'attacher sur l'autre berge, et le faire dériver au milieu de la rivière, évitant ainsi la compagnie des ours et autres animaux sauvages qui pourraient être attirés par les odeurs.



Jour 2 : Pagaie : 20 km environ. Portage : 1,3 km - De la plage de sable à la chute à Gauthier.


Au petit matin, 6h30, l'humidité a laissé son empreinte sur l'équipement resté en dehors des tentes. La brume enveloppe la rivière de son étreinte voluptueuse. La douleur étant présente ce matin, je murmure à ma spondylarthrite de me ficher la paix. Le geai bleu criant au réveil, nous commençons notre routine du matin. Le soleil perce enfin les nuages afin de préparer le petit-déjeuner sous ses rayons réconfortants. Mes fameuses crêpes sur le feu sont un désastre à la vue, mais goûtent bien meilleures ! Nous remballons méthodiquement l'équipement dans les barils et les sacs étanches, distribuons les poids sur le canot et dans le kayak avec la même attention, en prévision des quelques eaux vives du prochain tronçon.



Nous filons à une vitesse incroyable, porté.e.s par les flots de la Coulonge. Tant et si bien que sur l'heure du diner, nous arrêtons étudier nos cartes, bien trop en avance sur notre parcours prévu. Le prochain bivouac est dans 30 minutes. Nous nous sommes vraiment dit que nous serions contemplatif.ve.s et relaxes sur cette expédition, mais de là à sortir de l'eau à 13h, ne poussons pas mamie dans les orties ! Selon la carte satellite, nous devrions arriver à la chute à Gauthier vers 14h30. Juste avant le R1 de cette première chute de 4 m. Un sentier de portage de 670 m sur la rive droite, ouvert par les canoteurs et canoteuses au fil du temps, nous permet de la contourner. La chute se divise en plusieurs portions aussi belles les unes que les autres. En amont de la dernière, un bivouac de choix s'offre à nous. Ce soir, nous allons dormir au son de la chute d'eau.


Un portage est souvent fastidieux et éreintant. Il faut d'abord porter tout le matériel (barils, sacs, pagaies), puis revenir pour faire le même trajet avec les embarcations. Lorsque le portage est long, cela peut prendre plusieurs heures en plusieurs étapes. Il est 15h30 lorsque nous revenons chercher les embarcations au point d'entrée du portage. En transportant notre matériel, nous sommes allés étudier la rivière et il est possible de pagayer allège sur un R1 rive gauche, puis faire un bac jusqu'à la rive droite, juste avant la première chute. Nous nous sauvons 200 m de portage de canot... Ce qui n'est pas rien quant à la pesanteur de nos embarcations dans ce minuscule sentier racineux.



Une fois au bivouac, nous laissons tout en plan pour aller se rafraichir dans un magnifique bassin calme en amont de la 2e chute. L'endroit idéal pour une douche glacée ! Il faut être prudent et rester dans l'alcôve que crée la petite crique. Encastré entre deux chutes d'eau et de forts rapides, il n'est pas temps de se faire embarquer dans le courant. L'eau glaciale remet chaque pensée à sa juste place. Jumelée à la nature et la beauté sauvage des lieux, nous avons la combinaison parfaite pour une soirée reposante. Cette baignade ayant adouci le flot de mes pensées, la rivière m'invite un prendre un temps de méditation remplie de gratitude. Il est bon de multiplier les pauses, s'arrêter, se déposer, sans regarder sa montre...



“ Si les poissons ne dormaient pas, à quoi servirait le lit des rivières ?” (Inconnu.e).

J'observe ces eaux s'encastrer dans ce gouffre créé par une cassure de roche, alors que je récupère de l'eau dans la chaudronne pour le souper. Mes partenaires nous ont installé un coin cuisine de grand luxe ! Nous installons le reste du campement et allons chercher le bois pour le feu. Chacun s'affaire à une tâche dans une complicité incomparable, sous l'hilarité des joyeuses blagues simiesques de mon amoureux qui donne toujours cette fabuleuse attitude à chacune de nos expéditions. Pat ne donne pas sa part aux chiens, moi non plus. À nous trois, ce savoureux mélange est détonant !



Après un copieux souper déshydraté et une chenille suicidaire qui aime un peu trop notre feu de camp, nous remballons la nourriture, les produits d'hygiène et tout ce qui peut avoir une odeur alléchante dans un baril et de gros sacs étanches. Munis de plusieurs cordes, nous partons à la recherche de deux grands arbres à branches adéquates pour rendre nos pitances inaccessibles aux ours et autres animaux gloutons. Nous prenons toujours une distance de 300 à 500 m de notre campement, nous ne laissons aucune nourriture ni produit à odeur sur le campement, séparant en distance le coin cuisine, vaisselle et tente. Il faut être précautionneux dans le choix des arbres et veiller à ne laisser aucune trace après notre passage.



Après des dizaines de tentatives à lancer la corde lestée, la nourriture est en sécurité... et nous aussi.


Jour 3 : Pagaie : 19,38 km. Portage : 700 m - De la chute à Gauthier à la chute du Diable.


Le 3e jour est souvent celui qui me plonge réellement dans l'aventure. La vie simple et méthodique de l'expédition nous rend connectés. Connectés à nous même, aux autres et surtout, à notre territoire, notre environnement naturel.


Je me lève pour aller chercher nos sacs et barils suspendus aux arbres des centaines de mètres plus loin. Tabarnouche... le baril pèse une tonne à redescendre et je n'ai pas pu le retenir assez... quelques branches cassées amortissent leur vitesse de descente. Moi qui parle de sans trace, je me sens penaude. Pour les sacs, je rallonge la corde de tenant avec un nœud en 8 et le tour est joué. Je remonte chargée comme une mule alors que mes comparses se lèvent. Un de nous redémarre le feu, l'autre range le bivouac, un autre s'obstine encore à faire la meilleure crêpe du monde à la poêle en fonte !


Le soleil roussit déjà notre peau alors que nous reprenons le flot de la rivière, tantôt calme, tantôt rythmée d'eaux vives, puis de R1 / R2 facilement négociables pour notre niveau. Chaque rapide est l'occasion de communiquer encore plus avec la rivière qui nous accueille, la lire, la comprendre, la savourer. Nous sommes complètement dans ''l'être'' et non plus dans le ''faire''. Si vous me demandiez ''qui es-tu ?'' à ce moment précis, je vous répondrais simplement ''je suis juste moi''.




Une grèbe huppée solitaire nous suit alors que nous repérons la plage parfaite pour une pause diner / douche. Je m'éloigne des gars à l'autre bout de la plage qui forme un virage, afin de garder la pleine intimité d'une douche complète. Je m'assois au soleil. Ma tignasse sèche en un instant tant la chaleur est intense. Je distingue à peine les ménés et les truites sous cette eau couleur ébène due aux algues, tanins et autres minéraux. Les truites s'échappent dans les rapides, livrées à l'impermanence de la Coulonge.


Il ne reste que 6 kilomètres avant les chutes du Diable. Vers 15h, nous les entendons... trop proche... Nous avons dû louper la sortie du portage !! Un petit jet d'adrénaline dans le corps, je regarde la berge droite avec attention. Finalement, le portage se présente quelques mètres avant le R3 qui se jette avec ferveur dans la chute. Nous accostons pour aller voir le rapide et juger si nous passons pour s'ôter quelques mètres de portage. Si la chute n'était pas si proche, nous nous serions amusés dedans, le stock sur la berge. Mais c'est trop risqué. Nous portageons donc jusqu'au prochain bivouac, en aval de cette série de chutes resplendissantes. La géologie des lieux est tout bonnement incroyable. L'évènement géologique qui s’est produit ici jadis devait être d'une puissance innommable. Je me prends à rêver à quoi ressemblait ce lieu il y a des milliers d'années.




Je trouve une petite rainette crucifère dans notre canot. La pluie semble vouloir s'inviter. Elle cherche de la compagnie. Nous mettons la bâche sur le campement. J'allume le feu de camp. Nous nous installons autour dans un silence quasi religieux, à siroter un café et déguster nos tranches de saucissons cuites sur le bout d'une branche. Je me sens choyée de vivre ces aventures avec ces deux êtres formidables, mon amoureux et notre grand ami Pat. Nous entendons la puissance des flots sauvages qui s'abattent sur la roche sans relâche. Ce territoire est chargé d'histoire et sa biodiversité est impressionnante. En descendant la rivière, nous sommes témoins de la succession des espèces végétales, des essences d'arbres qui s'y établissent suivant la nature du sol, de la transformation du limon, du sable fin en galets et roches. Ce bassin versant a besoin qu'on s'y attarde et surtout, qu'on le protège.


En déballant le bivouac, mauvaise surprise pour Pat. Le sac au sec renfermant son sleeping est percé... Le duvet est en partie mouillé. Espérons que l'humidité s'évapore rapidement autour du feu, pour lui permettre de dormir. Les journées ont été chaudes mais les soirs sont très frais en automne. Par ailleurs, la température a chuté brutalement et le ciel se gorge de nuages menaçants. Malgré la fatigue, nous organisons notre routine du soir, le souper, une menue toilette, et trouver de beaux grands arbres à branches pour monter la nourriture à l'abri des animaux. Le tout, avant la noirceur. Ce soir, un grand thuya nous offre ses bras forts et vertigineux.


Jour 4 : Pagaie 13,18 km. Portage : aucun. Rapides : R1 / R2 / R3


Comme chaque matin, la routine naturelle se met en place. Il commence à pleuvoir alors que nous nous apprêtons à déjeuner. Il fait frais. Après 30 minutes d'eau calme, nous arrivons aux rapides du Diable. Un sympathique R2, avec une ligne claire et définie. Peu importe son niveau, il est important de s'arrêter en amont de chaque rapide, pour les étudier avant de s'y lancer en toute connaissance de cause. Plus le rapide est technique et dangereux, plus il faut renforcer la sécurité, avec une ou plusieurs personnes sur la berge, munies de sacs à corde et d'un système de décravatage. Même sur un rapide que l'on connait, il faut garder en tête que la rivière n'est jamais la même... tout comme nous ne sommes jamais la même personne. Elle change continuellement et son débit variable s'invite au jeu. Nous remarquons les pleureuses (ces roches insidieuses), et vérifions si des rouleaux sont présents. Une fois la ligne confirmée, nous nous lançons. Pat part en premier avec le kayak, pendant que j'attends en aval du rapide avec un sac à corde, et que Tony lui donne ses conseils en amont, pour la sécurité. Une fois Pat passé avec aisance, c'est au tour à Tony et moi-même en canot. Notre complicité s'affine de rivière en rivière, nos manœuvres également. En un an, mon niveau et mon assurance ont sensiblement augmenté, ce qui me rend très fière. Et notre couple est à toute épreuve !



Nous arrivons ensuite aux rapides ''Die Hard'', un R3 dont la ligne technique nous semble très trippante à réaliser. Nous explorons depuis la berge. Une petite couleuvre se glisse sous nos pas. Les deux premiers rouleaux sont plus gros et en virage. La suite est un dédale de roches un peu chaotiques mais dont la ligne est assez évidente sur la droite, avec quelques vagues intéressantes. Un maximum de plaisir sous cette pluie qui ne cesse pas. Le canot a cette faculté de procurer des émotions diverses, de la témérité en repoussant ses limites, entre le calme et la fureur des flots. Nous sommes trempé.e.s. et nous écopons l'eau qui s'est engouffrée dans nos embarcations lors du rapide. Tant que nous bougeons, il ne fait pas froid... Sauf à l'heure du diner, où nous avons tendu la bâche à l'aide du baril et des pagaies. Nous composons avec les éléments, l'adaptation étant notre meilleure alliée en expédition. Nous décidons d'écourter cette journée en termes de kilomètres, en repérant une zone de bivouac à la suite des rapides Die Hard. Avec cette pluie, camper sur une plage dénudée ne nous séduit absolument pas. Même si l'emplacement trouvé est médiocre et qu'il faut monter l'équipement sur une berge abrupte, nous pouvons au moins tendre les bâches avec les arbres. Quelques accalmies nous permettent de positionner le campement et d'allumer un feu sur la plage avec du bois mouillés (oui cela se peut !!!). Nous avons monté et descendu la berge entre couvert forestier et plage une dizaine de fois pour souper, entre plusieurs épisodes de pluie. À chaque fois que nous descendons près du feu pour le raviver lors d'une accalmie, la pluie revient 10 minutes après. La météo est d'humeur taquine.



Avant la noirceur, Tony et Pat dans une dextérité légendaire vont porter en canot, le baril de nourriture sur la berge en face, attaché dans le vide à un arbre suffisamment costaux. Encore une fois, la plage indique que les orignaux sont bel et bien présents. Je ravive le feu pendant cette brève accalmie de pluie. Cette humidité accentue les douleurs qui assaillent ma colonne vertébrale et mon bassin. Cette maladie auto-immune joue avec la météo autant qu'avec mes nerfs ! Je porte donc moins d'équipement que mes partenaires d'aventure, qui sont si compréhensifs et surtout compatissants.


Jour 5 : Pagaie 18 km environ. Portage : 1,6 km en totalité sur 3 portages


Comme vous pouvez le deviner, la matinée s'annonce humide ! Il a plu une grande partie de la nuit, mais le ciel a décidé que notre petit déjeuner serait pris au sec. De nouvelles traces d'orignal, des bruits de pas, des râles... Je sors de ma tente doucement, appareil photo à la main en espérant que M. Orignal soit encore là. Malheureusement, non. Tony et moi prenons le canot pour aller récupérer le baril de nourriture. Je grimpe la berge rocheuse abrupte avec une facilité déconcertante et descend le baril à la vitesse d'un éclair. Plus de dextérité que les gars la veille. Faut croire que j'ai faim !



Pendant que nous déjeunons, des râles et des bruits de feuillage se font entendre depuis la berge voisine. Un original, c'est sûr ! L'animal somptueux ne s'offre pas à notre vue. Je sais que lui, nous observe. Nous portons attention, Pat et Tony s'essayent avec call mais sans succès.


Nous filons sur l'eau vers 9h00. Par chance le ciel alterne entre bruine intermittente et percées de soleil. La matinée est calme, aucun rapide en vue. Vers midi, nous arrivons aux rapides Enragés et leur chute de 5 mètres. Un portage de 500 m rive droite, nous permet de porter l'équipement en aval. Alors que Pat et Tony portent en alternance le canot lors du deuxième aller-retour, j'essaie de porter le kayak. Ma condition de santé me fait lâcher. Je ne serais pas en mesure d'aider à porter les embarcations. Je reste donc la mule à sacs. Nous sauvons 150 mètres de portage entre les portions de chute, en pagayant sur eau calme sur le chenal de droite.



Cela nous prendra 1h30, entre le portage et le diner sur le pouce. Mais la partie de plaisir est à venir. De retour sur la rivière, 10 minutes à peine, nous arrivons à un R2 fort sympathique à réaliser qui nous redonne de l'énergie. Nous vidons l'eau qui s'est engouffrée dans les embarcations et nous poursuivons jusqu'aux rapides Gallinotes qui enlacent deux chutes de 4 mètres. Le bruit sourd se fait de plus en fort. Pour le moment, nous ne voyons aucun accès sur la berge. Mon cœur commence à battre. Je n'aime pas me rapprocher trop proche d'un énorme rapide que je n'ai pas encore vue. Grâce à un gros contre-courant sur la rive droite, nous pouvons prendre le temps d'observer les possibles passages de portage...pour en trouver un seulement quelques mètres avant le dédale d'eaux tonitruantes ! Impétuosité ! Je remarque sur la berge que le chêne d'Amérique vient de faire son apparition dans le paysage alluviale.


Ce portage de 600 m, bien que long (puisque 2 aller-retours sont à prévoir) et plus facile que nous le pensions. Une fois de plus, nous observons qu'il est possible de pagayer un peu et de pratiquer la cordelle sur un R2, entre les deux chutes. Cela nous économise un peu d'énergie. Nous sommes épuisés, mais chacun prend soin des uns et des autres. Nous prenons le temps de porter, prendre des pauses, s'attendre lors de la cordelle. Cette complicité est belle à voir.




En aval de la chute, nous sommes plutôt déçus du bivouac que nous avions positionné sur la carte. Mais un peu plus loin sur la rivière, nous voyons une île de sable avec un énorme tronc de bois de grève qui semblait propice à l'installation d'un bivouac sous bâche. Nous nous lançons donc à l'abordage de cette petite île. C'est un énorme coup de cœur : un bivouac Robinson Crusoé a fière allure, notre palais de sable ! Par ailleurs, l'ile nous protège d'une visite impromptue et nous n'aurons qu'à porter le baril de nourriture plus loin sur la pointe de l'île. Une fosse nous permet de se laver et de remplir la gamelle d'eau avec facilité. Un castor ayant élu domicile ici, vient nous avertir que nous sommes chez lui. Il tape de la queue à plusieurs reprises devant nous.



La météo très changeante nous offre un spectacle de couleurs étranges et magnifiques, se soldant par un arc-en-ciel empreint de magie incandescente. Le feu crépite, la noirceur tombe et nous enveloppe de sa fraîcheur alors que le bruit de la chute berce nos discussions. J'apprécie notre débrouillardise, qui nous permet de monter un bivouac n'importe où et avec peu de moyens. Nous avons appelé ce bivouac ''L'échouerie''.



Jour 6 : Pagaie 27 km environ. Portage et cordelle : 840 mètres en totalité sur 3 portages


“ Adopte le rythme de la nature, son secret est la patience” (Ralph Waldo Emerson).

La journée démarre d'une douce manière. Aucune humidité sur les tentes, une alternance de nuages et de ciel bleu engageant. Comme à notre habitude, nous prenons une tâche de la routine matinale sans même se parler. Chacun passe par toutes les tâches d'une façon naturelle. Le café fume...la chute nous murmure son histoire. Le castor s'invite au petit déjeuner pour nous rappeler qu'il est là. Nous quittons notre palais insulaire vers 9h, sur un flot serein. Le froid est plus présent lorsque la bruine nous tombe dessus. La rivière est d'une beauté inébranlable, sous toutes les météos. La présence humaine commence à être plus palpable, avec les cabanes de pêche et de chasse en bordure de rivière. La vue de cannettes de bière sur la berge m'enrage ! Ce non-respect de l'environnement qu'on côtoie et qui nous nourrit me met dans une rage noire.


Nous passons ensuite un R1 et R2 bien négociés qui nous mouillent un peu. Vers midi, un dédale de rapides R2/R3/R4, entrecoupés de seuils de 1 à 3. Nous passons donc le R1 et R2, puis nous accostons sur la berge pour un portage de plusieurs sections, aider par une cordelle et un passage de rapide plus facile sur la rive droite, nous permettant d'économiser notre énergie.



Nous croisons un groupe de trois hommes et une femme, que nous avions vue 6 jours plus tôt à Fort Coulonge. Un groupe amateur de rivière et de pêche très sympathique, dont les conseils pour passer la section de rapides et de seuils furent très probants. Nous décidons donc de passer le premier rapide sous leurs conseils avisés, pour débarquer dans une petite crique en amont du seuil. Entre les seuils, la cordelle est la meilleure technique pour nous. Entre l'utilisation de nos techniques et la lecture de la rivière, cette aventure est d'un grand enseignement, un retour aux sources enrichissant. Lors de notre remise à l'eau, nous manœuvrons un autre R1 et R2, pour faire une autre cordelle pour passer le dernier seuil sur a rive droite. Si nous n'étions pas en canot camping d'expédition, mais en descente sportive journalière, nous aurions eu l'audace de passer ce dernier R3 et seuil. La cordelle a pris plus de temps, Tony ayant oublié sa pagaie en amont. D'ailleurs ce n'est pas le seul à voir égaré sur la berge de l'équipement ! La casquette et le manteau de pluie de Pat manque à l'appel !


Après une section d'eau calme, nous voilà aux abords d'une section de 30 à 45 minutes d'eaux vives et de R1/R2 que nous avons eu tellement de plaisir à pagayer ! Nous n'avons pas eu besoin de débarquer sur la rive, ayant réussi à lire les rapides en amont à même nos embarcations. Les sourires collés à nos visages, pagaies dans l'eau bien campé dans le canot, les yeux concentrés sur les lignes à emprunter, les pleureuses à éviter, l'adrénaline et la dopamine nous plongent dans l'euphorie du moment. Une pleureuse a bien failli nous déstabiliser Tony et moi, mais nos bons réflexes et notre bonne communication nous ont évité de la prendre de plein fouet. Aujourd'hui, j'ai été accro à cette adrénaline autant qu'aux bonbons énergisants bourrés de caféine !


Exténué.e.s mais heureux.se.s, nous arrivons à notre 6e et dernier bivouac de cette expédition. La seule déception pour nous est que la présence humaine est de retour. Sur la berge en face de nous, une villégiature de pêche nous replonge dans la civilisation. Par chance, le bivouac est enfoui sur la berge, sous un couvert forestier nous gardant dans un cocon intime. J'ai pu remarquer comme le profil de la rivière a changé drastiquement depuis le passage des derniers rapides et seuils. L'érable, le chêne et le peuplier prennent plus de place au sein de la ripisylve. Les agrégats sur les berges sont plus gros, le sable fin faisant place aux galets de tailles diverses. Quelques grenouilles des bois et rainettes nous ont salués au passage, les grèbes huppées se rassemblent, un pygargue à tête blanche nous survole, les truites sautent sous nos yeux et le martin pêcheur vole un poisson en avant de nos embarcations. Bien que la civilisation étale son empreinte, la faune est très active. Aucun de nous n'a envie que l'aventure se termine. Le corps habitué à ce rythme naturel, l'esprit enfin déposé et en paix en veulent encore plus.



Jour 7 : Le retour - Pagaie 10,4 km environ. Portage aucun - un peu d'eaux vives


Cette journée sonne la fin du périple. Un petit 10,2 km nous sépare de Fort Coulonge. Nous profitons du feu qui crépite au petit matin. Le regard perdu dans la rivière. Le ciel est bleu, la brume survol la surface de l'eau. Les bernaches sont toujours là, prêtes pour entamer leur migration vers leurs quartiers d'hiver. Nous sortons de notre sauvagerie, prenons une dernière photo de groupe, puis canotons vers la civilisation.



Nous avons ri beaucoup, afin de dédramatiser ce retour que je qualifie toujours de brutal. L'expédition en nature sauvage, c'est là où je me sens le mieux, moi-même. Revenir à la maison est toujours un passage délicat pour moi. Mes compagnons ont ce même sentiment aujourd'hui, et prendraient plusieurs semaines d'expédition. Tout tourne à la blague en cette journée. Je confonds même un deck en panneau de signalisation posé sur la rivière ! Ma candide spontanéité fait bien rire mes partenaires d'aventure. Nous croisons quelques chalets forts charmants dans des gorges somptueuses, où les gens s'affairent à se préparer pour l'hiver. Nous pagayons lentement, dans notre monde à nous, rempli d'une sensation lénifiante induite par l'endorphine.



Nous arrivons en début d'après-midi et posons le pied sur la berge, puis on se serre dans les bras comme si nous avions découvert une nouvelle portion de l'univers. En fait, c'est une nouvelle portion de soi-même que l'on découvre à chaque expédition dans la nature sauvage.


Nous remontons l'équipement sur le bord de la route, puis nous allons rencontrer le personnel de l'accueil du parc des chutes Coulonge pour leur remettre le téléphone satellite loué à Aventure Rivière Sauvage et connaitre l'emplacement pour laisser le canot emprunté à cette même compagnie. Comme nous filons pour un séjour à Toronto directement, nous avions préféré ne pas apporter le nôtre.


Une chose est certaine, les prochaines expéditions seront de plus en plus longues !



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